Prix Nobel d’économie et de littérature : un paradoxe français

Le prix Nobel d’économie décerné à Jean Tirole le 13 octobre dernier a été à la fois une véritable fierté pour la France et une forme de paradoxe, au moment où notre pays est fragilisé, attaqué sur tous les fronts et sujet à une déprime profonde !

Ce fut d’abord une fierté, car le prix Nobel reste une distinction prestigieuse 100 ans après sa création (en 1901 par Alfred Nobel, le père de la dynamite…).

Il en est de même pour le prix Nobel d’économie créé en 1968, soit quelque 67 ans plus tard. Fierté encore, car Jean Tirole est le 3e économiste français à recevoir cette distinction.

C’est seulement en 1983 qu’elle fut remise pour la 1ère fois à un français, Gérard Debreu (après 15 années de disette…) et, à l’époque, certains médias considéraient qu’il était plus américain que français car il enseignait à Berkeley et était naturalisé américain !

Fierté enfin, car depuis Maurice Allais (en 1988), la France n’a reçu aucune récompense pendant 26 ans !

Toutefois, ce prix Nobel d’économie décerné à Jean Tirole fait figure de paradoxe.

Car avant sa nomination, un pays comme la Norvège, par exemple, avait plus de lauréats en économie (3) que la France. Certains diront que si nous comparons les finances de notre pays avec celles de la Norvège, nulle surprise dans ce classement !

Paradoxe aussi car, si la France est souvent considérée comme une terre bénie pour les mathématiques (d’ailleurs nos trois lauréats sont tous des mathématiciens-économistes) et qu’elle truste les médailles Fields (équivalent du prix Nobel pour les mathématiques), elle reste en retrait dans les classements pour les prix Nobel d’économie, très loin dernière les Etats-Unis qui en raflent plus de la moitié !

Paradoxe encore car, au moment où notre pays tangue sous les vagues des critiques bruxelloises, que notre budget 2015 suscite interrogations et suspicions, et alors que notre taux de chômage poursuit sa funeste progression, la France obtient trois prix la même année : Le Nobel d’économie pour Jean Tirole, celui de littérature pour Patrick Modiano (le 2e en 8 ans après Jean-Marie Gustave Le Clézio, la France renforçant ainsi son leadership sur le Nobel de littérature avec 15 distinctions loin devant les Etats-Unis qui en restent à 11 pour l’instant) et la médaille Fields pour Artur Avila.

Paradoxe enfin car, à l’heure où nos économistes sont des « stars » reconnues comme faisant partie des meilleurs (Thomas Piketty avec son livre « Le Capital au XXIe siècle », ou encore Esther Duflo professeur au Massachusetts Institute of Technology), le désamour (et peut-être une forme d’incompréhension) entre les français et l’économie n’est jamais paru aussi perceptible.

En conclusion, devant ce paradoxe, nous pouvons nous demander si l’avalanche de prix obtenus par notre pays est (comme je l’espère) l’expression d’une excellence française qui demeure malgré notre environnement économique actuel, ou si l’Académie de Stockholm (qui gère la nomination des lauréats) est bien adaptée au nouveau monde qui s’est ouvert sous nos yeux depuis plus de dix ans maintenant ? Car force est de constater que dans une économie globalisée, les pays occidentaux continuent de truster la quasi-totalité des prix (le Royaume-Uni, suivi de l’Allemagne et de la France arrivent derrière les Etats-Unis… placés loin devant).

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3 Commentaires

  1. Chalal

     

    bonjour,

    Je partage votre analyse mais je ferais deux remarques, la premiere sur l'année de creation (1969) et la deuxième qui explique ce paradoxe :  Jean tirole a écrit de nombreux rapports pour l'Etat français via le conseil d'analyse économique et vraisemblablement ils ont été lus mais pas appliqués.

     

     

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  2. Taoufik Amri

    Le paradoxe dont vous parlez n’est en réalité qu’apparent. De tout temps, la France a eu des prix Nobel en sciences "dures" et des médailles Fields en mathématiques. Les statistiques montrent d'ailleurs qu’ils sortent en grande majorité des mêmes institutions républicaines, à savoir l’école normale supérieure et l’école polytechnique en France. C’est pour ainsi dire ce que la France fait de mieux. C'est ici qu'il faut se questionner sur l'origine de nos Nobel et pas du fait qu'ils ne proviennent que des pays occidentaux, ce qui s'explique assez simplement. 

    Revenons en maintenant à votre analyse. Il est utile d’abord de préciser que ce que l’on appelle « Prix Nobel d’économie » n’est en réalité qu’un abus de langage. Il s’agit en fait du « Prix de la Banque de Suède en la mémoire d’Alfred Nobel », il n’exprime donc pas les dernières volontés du riche industriel qu’était Alfred Nobel, qui a fait fortune avec la dynamite. Ce même explosif étant une application d'une science dure, la physico-chimie. 

    Le nom de Jean Tirol circule depuis de nombreuses années pour l’attribution de ce prix qui est plus que mérité quand on connait un peu l’oeuvre de cet homme, et c’est en général le cas de tous les prix Nobel. Je peux l'affimer avec une certaine opiniatreté, car j’ai côtoyé et été formé par des prix Nobel dans un laboratoire de la Rue d’Ulm qui en compte pas moins de trois, dans une filiation académique encore plus rare et remarquable. Cela devrait être une fierté et un levier pour la France. 

    L’académie de Stockolm et son comité destiné au Nobel ne sont pas obsolètes, Monsieur Karyotis. Ils sont en plein dans leur époque, et c’est pour cette raison que ce prix reste une distinction majeure et prestigieuse, loin des blocs de verre que l’on attribue ici et là aux "HPM" ou autres cost-killers de l’année qui n'ont tellement que des soft skills qu'ils deviendront bientôt remplaçable par des softwares. 

    Passons les jeux de mots, et citons des exemples : je parlerai que de ce que je connais plus que bien, la physique. Les derniers Nobel de physique ont couronné un français – Albert Fert – pour la magnéto-résistance géante qui permet à nos disques durs de stocker encore plus d’information. C’est pratique pour une banque de savoir que ces data sont bien stockées grace à une technologie développée par un Nobel, c'est plus rassurant du moins, car les data sont aujourd'hui plus que hier le nerf de la guerre en banque et en assurance, en particulier avec l'avènement du Big Data. Ensuite, le prix Nobel de physique de cette année sacre l'invention de la LED qui sont présentes partout, et vont remplacer nos vieilles lampes à incandescence et nos néons fatiguants qui consomment plus d'énergie qu'il en faut. Pour 100 électrons, une LED produit près de 90 photons (grains de lumière), c'est pas mal non ? C'est cela que l'on peut qualifier de révolutionnaire et de changeant le monde. Le comité Nobel est donc toujours aussi pertinent et exigeant, tellement que les prix sont maintenant partagés entre plusieurs savants. Le fait qu’ils soient en grande majorité issus de l’occident est simplement la conséquence des investissements faits par ces pays en matière de recherche dite fondamentale, celle dont le ROI est plus qu’incertain pour reprendre le language des financiers. 

    Il y a quelques années un article dans la célébre revue Science soulignait la part ridicule des investissements dans la recherche des pays arabes pourtant très riches avec leurs pétro-dollars. En réalité, la recherche fondamentale relève de ce que l'on peut appeler un "acte de civilisation". Au même titre que l’art, mais en plus utile. J'assume mes propos. La recherche, c'est investir pour faire avancer l’Humanité tout entière et pas seulement sa petite personne ou son entreprise. Un autre exemple : le CERN, cet anneau d’une trentaine de km sous le Mont Blanc qui permet de réaliser des collisions de particules quantiques atteignant de très hautes énergies. Quel est le ROI de ce type de recherche ? La quête du Boson de Higgs (encore appelée the God’s particle) méritait elle autant de milliards d’euros dépensées ? En terme de ROI à court terme, il est certain que cette mesure – aussi réductrice qu'elle l'est – tend vers zéro. Mais à plus long terme ? Là, les choses sont très différentes et imprévisibles : Internet a justement été inventé au CERN pour permettre au milliers de physiciens y travaillant d’échanger leur data et travaux, le PET Scan qui permet de détecter avec précision les tumeurs cancéreuses est également inspiré des détecteurs de collision développés au CERN, et je peux continuer ainsi sur de multiples de déclinaisons de ces technologies de pointe souvent méprisées par le tertiaire, prédominant en France, et c'est bien son problème. Des géants comme Google et Apple sont capables de "disrupter" des business models presque aussi vieux que le monde, car ils soutiennent des efforts en R&D colossaux. "La guerre se prépare en temps de paix", comme le dit le viel adage. C'est l'innovation qui leur permet de dégager ensuite des marges si confortables qu’elles préparent de nouveau leur avenir en soutenant l'innovation et la croissance. C’est un cercle vertueux qui est si rare en France, ce qui explique en grande partie la morosité ambiante et persistante dans ce pays. La France a perdu dans le jeu de la globalisation. Elle n'en maitrise pas les règles et ne se dotent que de carcancs. Comme ailleurs dans le monde, elle hisse le ROI en dogme tout puissant, tout en contraignant et chargeant le travail. Une entreprise, c’est comme un organisme vivant : les collaborateurs y jouent le rôle de cellules qui s’agrègent en organes avec des fonctions spécifiques (département, direction …) et un système nerveux centrale (la direction générale, des programmes etc) orchestre le fonctionnement de tous ces organes. Comme dans un organisme vivant, du gras peut se développer, et certains muscles se retrouvent à travailler plus que d'autres qui s'atrophient … Cette image est tellement vraie en France que la règle 80/20 en devient presque une loi fondamentale. C'est triste et peu engageant. 

    Pour conclure, le comité Nobel est toujours aussi pertinent, voir plus selectif qu'avant. La France a de nombreux atouts, mais elle les gache. Pour une certaine frange de la France, "être injuste avec tout le monde, c'est être injuste avec personne". Cette tondeuse sociale qui a tendance à tout niveler vers le bas n'améliore en rien la situation. Notre jauge préférée – l'Allemagne – a des cadres dirigeants qui sont la plupart du temps docteur. Comment traite t on les docteurs en France? Ceux qui contribuent aux Nobel justement ? Là est le véritable problème. On ne peut pas avoir une économie uniquement fondée sur des services et des gens qui veulent tous devenir "manager ou responsable". A force de manager, il n'y aura bientôt plus rien à manager. Quand on parle de simplification de l'Etat, je pense qu'il serait tout autant judieux d'en faire de même avec certaines organisations. — Just my 2 cents ! 

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  3. PHILIPPE

    La question de l'adaptation se pose à tous les niveaux, tant pour les membres de l'Académie que pour nos économistes face aux changements perpétuels de notre environnement qui parfois vont au-delà de la simple évolution et peuvent conduire à une lente révolution.

    Les grilles d’analyses et de jugement s’opèrent naturellement par rapport à des référentiels passés et présents et la capacité à en sortir est exceptionnelle. Aussi n’est-il pas étonnant que les distinctions honorent des travaux qui obéissent à ces référentiels occidentaux dominants.

    Notre difficulté réside dans notre capacité à sortir des cadres et imaginer l’avenir autrement.

    Généralement, nos constats, bilans et états des lieux sont rarement erronés. Mais compte tenu de la somme globale de connaissances actuelles, il est impossible à un individu, ou une équipe, d’englober tous les aspects des problèmes étudiés et chacun se concentre alors sur ce qui parait essentiel en fonction de ses référentiels. Peut-être n’apercevons nous pas alors l’élément nouveau dans le paysage qui apportera des transformations profondes ?

    Pour établir un parallèle, en thermodynamique, l'énergie est toujours conservée. Autrement dit, l’énergie totale d’un système isolé reste constante. C’est l’image que nous avons, le bilan global que nous établissons et qui est généralement pertinent.

    Mais les événements qui s’y produisent ne se traduisent que par des transformations de certaines formes d’énergie en d’autres formes d’énergie. L’énergie ne peut pas être produite ex nihillo car elle est en quantité invariable dans la nature. Elle ne peut que se transmettre d’un système à un autre. On ne crée pas l’énergie, on la transforme.
    Ce principe auquel on n’a jamais trouvé à ce jour la moindre exception est aussi une loi générale pour toutes les théories physiques (mécanique, électromagnétisme, physique nucléaire,…).

    Le deuxième principe de la thermodynamique ou principe d'évolution des systèmes affirme la dégradation de l'énergie : l'énergie d'un système passe nécessairement et spontanément de formes concentrées et potentielles à des formes diffuses et cinétiques (frottement, chaleur, etc.). Il introduit ainsi la notion d'irréversibilité d'une transformation et la notion d'entropiie. Il affirme que l'entropie d'un système isolé augmente, ou reste constante.
    Ce principe est souvent interprété comme une « mesure du désordre » et à l'impossibilité du passage du « désordre » à l'« ordre » sans intervention extérieure.

    Le premier principe nous rappelle donc celui promu par Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Le second nous avertit que dans des organisations plus complexes, les signaux sont plus diffus et donc moins perceptibles, rendant ainsi plus difficiles l’intervention extérieure appropriée pour ramener l’ordre.

    Face à un ensemble global inchangé que nous connaissons, il n’est pas étonnant dans ce contexte que nous ne puissions sortir de nos référentiels car nous ne prenons ni le temps ni les moyens de percevoir et recenser les signaux actuellement trop faibles et multiples, les transformations qui demain, pourtant, modifieront les circulations des énergies dans notre environnement.

    Cela nécessiterait d’établir une veille très large et sans a priori pour détecter ces signaux, les répertorier, les classifier et enrichir ainsi nos référentiels : changements scientifiques, démographiques, environnementaux, socio-culturels, politiques, philosophiques,….

    En matière d’Economie, nous pourrions par exemple déceler que les avancées pointues en matière de biotechnologies, voire de nanotechnologies, devraient modifier le rapport de l’homme à la machine, donc de l’homme au travail, et donc de ses comportements économiques car tout changement social s’accompagne d’un changement d’économie.

    Les concepts économiques tentent d’intégrer ces réflexions, parfois avec un habillage très Marketing, mais tous doivent être regardés :

    L’économie coopérative, où des groupements de personnes visent à satisfaire des attentes collectives ;

    L’économie positive qui se définit par rapport à l'économie négative (qui dégrade l'environnement), l'économie neutre (celle des écologistes des années 70, moins polluante mais qui ne résout en rien les problèmes environnementaux existants) et la positive, qui se veut réparatrice de l'environnement tout en générant des profits ;

    L’économie circulaire ;

    L’économie de la fonctionnalité liée à l’économie circulaire mais différente tout de même, car elle repose sur la vente de l’usage d’un produit et des services associés plutôt que sur la vente du produit lui-même ;

    L’économie collaborative qui valorise l'accès sur la propriété et favorise les échanges pair-à-pair (peer-to-peer, entre personnes) donnant une autre perspective au déploiement des logiques coopératives ;

    L'économie contributive, modèle du travail ancré sur le savoir et non plus sur le modèle consumériste, qui oriente dans une ère du travail contributif, où le contributeur n’est ni simplement un producteur, ni simplement un consommateur, proche d’un modèle industriel coopératif tout en faisant la promotion du logiciel libre et de tout ce qui procède de la décentralisation et de la mise en réseau décentralisé

    L’économie horizontale ( alors que la collaboration serait réservée à ceux qui échangent des produits des biens ou des services en dehors de la sphère marchande). L'univers du Do it Yourself, des makers et des Fablabs révèle une tendance qui peut transformer en profondeur le modèle industriel. Ces émergences annoncent a minima une évolution importante de la conception et du prototypage ; sans doute une transformation du cycle de vie des produits et de sa gestion ; et peut-être, dans certains domaines, un nouveau mode de production et d’assemblage.

    L’économie quaternaire Les nouvelles technologies sont pleines de potentialités notamment grâce à ces nouveaux échanges sur Internet et sur mobiles. Ces technologies vont permettre de décupler les capacités mentales des hommes comme les technologies de la mécanisation ont permis de décupler leurs capacités physiques. Aussi les entreprises doivent-elles intégrer ces nouvelles logiques dans leurs façons de faire, en étant plus ouverte aux nouveaux besoins des consommateurs, et entrer dans l'ère de la co-création. Sans oublier qu'"il s'agit, avec les technologies numériques, de passer d'une économie de l'"avoir plus" à une économie de l'"être mieux""

    L’économie open source inspiré des modèles open-source très développé dans les logiciels informatiques. Aujourd'hui nous voyons émerger de l'open hardware (matériel libre) et il est possible de concevoir des voiture open-source, des tracteurs open source, des bateaux open source …

    L'idée est de partager le savoir, de l'enrichir, de le compléter, d'en faciliter la reproduction et la progression en jouant sur la créativité de chacun et la transparence.

    L’économie symbiotique définie par Isabelle Delannoy, qui tend à intégrer l'ensemble des modèles décrits ci-dessus. "L'émergence parallèle et non concertée de ces modèles montre qu’un vrai nouveau souffle irrigue notre époque et avance de façon autonome et forte, rassemblant de plus en plus d’industriels, de territoires, de citoyens et de consommateurs dans un mouvement qui a dépassé les signaux faibles". Leur point commun ? Coupler la rentabilité économique avec la restauration des écosystèmes et la résilience sociale.

    De nouveaux concepts apparaissent régulièrement, y compris en s’inspirant d’initiatives locales non occidentales. De quoi nourrir la réflexion et les alternatives d'avenir à la condition de n’en exclure aucune a priori. Pour autant, le chemin est long pour compléter et valider de nouveaux référentiels…

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