La BCE et la théorie du « bazooka monétaire »

Les mesures monétaires décidées par la Banque centrale européenne le 10 mars dernier (nouvelle baisse du taux de rémunération des dépôts, taux directeur fixé à 0% ou encore, lignes de refinancement avantageuses offertes aux banques à partir de juin…) sont d’autant plus historiques, qu’elles nous font entrer en terres inconnues avec une configuration de baisse des taux d’intérêt inédite, brutale et potentiellement dangereuse.

Des taux d’intérêt au plus bas

Nous sommes, encore davantage, entrés dans des territoires négatifs : les taux d’intérêt à court terme (Eonia, Euribor…) se situent entre -0,25% et -0,35%, la France émet des OAT 5 ans à -0,14%, et la BCE a décidé de rémunérer « royalement » les dépôts des banques à… -0,40% !

Une évolution à la baisse abrupte

Souvenons-nous de la courbe des taux d’intérêt en 2014. En mars 2014, l’OAT 10 ans émis par l’Etat français était à 2,2% contre… 0,55% environ, en mars 2016 ! Quant à l’Euribor 3 mois, il est passé de 1,30% en 2012 à 0,30% en 2014. Impressionnant…

Une riposte musclée de la BCE

Dans ce contexte, il est aisé de comprendre pourquoi le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a utilisé un véritable « bazooka monétaire » pour contenir l’inflation, injecter des liquidités massives via les refinancements de la BCE, affaiblir l’euro vis-à-vis du dollar, et surtout rassurer les marchés financiers en leur adressant un message clair sur la puissance d’intervention de la Banque centrale européenne !

Des mesures monétaires globalement bonnes pour l’économie, mais très défavorables aux banques malgré les lignes de refinancement qui seront proposées en juin 2016.

Avec un peu de recul, toutes ces mesures monétaires ont-elles un réel impact positif sur l’économie ? Ne génèrent-elles pas, elles-mêmes, des risques pour l’écosystème bancaire et financier ?

  • Tout d’abord, les mesures monétaires prises par la Banque centrale européenne inscrivent les taux d’intérêt dans une configuration de baisse durable. Or, les revenus des banques sont constitués en grande partie par les marges d’intermédiation, soit la différence entre le rendement des prêts et le coût de leurs ressources. C’est pourquoi, avec le taux des prêts qui ne cessent de baisser depuis deux ans – ce qui est une bonne chose pour les entreprises et les ménages -, les banques ont moins de liberté de mouvement sur la maîtrise du coût de leurs ressources. Mécaniquement la marge d’intermédiation est sous une forte pression, et il est difficile pour les banques de la compenser par une augmentation des commissions.  Pour pousser à l’extrême le raisonnement – et illustrer cette pression – c’est comme si une banque utilisait une ressource PEL qui lui coûte 2%, pour accorder à un même client un prêt immobilier sur 15 ans qui lui rapporte 1,80%… Etat de fait encore plus marqué en France, où l’épargne règlementée (livret A, PEL…) a non seulement, un poids très important dans l’épargne globale, mais sert également de référence pour la détermination des taux des autres produits d’épargne.
  • Ensuite, injecter trop de liquidités dans une économie peut fausser à la fois le prix des actifs – la nécessité d’investir cette liquidité abondante entraîne un achat rapide d’actifs qui conduit à une hausse des prix et des valorisations -, et notre perception sur la liquidité elle-même, en considérant qu’elle est infinie et que les Banques centrales pourront toujours irriguer les circuits financiers et monétaires. Or n’oublions pas que 2008 fut d’abord une crise de liquidités, et rien ne serait être plus dangereux, que de devenir amnésiques collectivement en pensant que la liquidité de la BCE est un acquis définitif !
  • De plus, dans un contexte de taux d’intérêt bas et/ou négatif, les banques pourraient avoir la tentation de privilégier les ressources de marché au détriment des ressources clientèle (plus chères pour les raisons évoquées ci-dessus) et ainsi, accroître leurs dépendances au marché.
  • Enfin, la tentation pour l’ensemble des investisseurs de maintenir un niveau de rentabilité satisfaisant en augmentant le niveau de risque et/ou la maturité des placements – les durées élevées sont privilégiées pour obtenir des rendements corrects – est réelle et potentiellement dangereuse…

Pour toutes ces raisons, on peut légitimement s’interroger sur le bien-fondé de l’arsenal déployé par la BCE qui s’inspire fortement de ce qu’avait fait la FED (la banque centrale des Etats-Unis) juste après la crise de 2008 aux Etats-Unis. Avec une question sous-jacente essentielle : comment et quand la Banque centrale européenne pourra-t-elle enclencher un mouvement inverse et sortir du Quantitative Easing ? Les exemples du Japon et des Etats-Unis démontrant la difficulté d’un tel retournement…

A lire aussi

2 Commentaires

  1. Eric MENA

    Un petit texte en écho au vôtre.
    Bien cordialement
    « Une chronique limpide de Patrick ARTUS dans les échos du lundi 1er août égrène les errements économiques de l’Union Européenne en trois chapitres :
    Le dogme du déficit budgétaire, limité à 3 % du PIB, appliqué de manière brutale en 2010 qui a asphyxié la croissance à l’intérieur de l’Union, l’apport de liquidité (Quantitative Easing) mis en œuvre de manière tardive au risque d’alimenter une nouvelle bulle financière et, enfin, une régulation bancaire appliquée de manière outrancière.
    Je laisse aux économistes le soin de développer les deux premières analyses, je vais m’attacher à livrer quelques commentaires sur la dernière.
    Je ne représente que moi-même avec quelques trente années d’expérience professionnelle en tant qu’auditeur et notamment auditeur de banques.
    Nous avons tous appris que la vigueur d’une économie dépend notamment d’établissements financiers en bonne santé, d’épargnants confiants et que la déflation (baisse de valeur des actifs) est le pire des maux économiques.
    Actuellement, nous avons la déflation et l’Union Européenne peut contribuer, par des actions inappropriées, à faire vaciller certaines banques d’états fondateurs (Italie, Allemagne).
    Autant, l’action de l’Union Européenne est légitime en termes de surveillance, de supervision et de résolution de crise bancaire, autant, la publication tous les deux ans de stress tests au titre d’une prétendue transparence est dangereuse : clouer au pilori certaines banques entraine la défiance des épargnants, par ailleurs, nourrie par le « bail in ».
    Par ailleurs, quel acteur économique résisterait à la publication continuelle de tests de résistance à des paramètres de crise ?
    Que cherche l’Union Européenne : provoquer la chute d’un établissement financier de premier plan ?
    Certes, les banques, ou, tout du moins, certaines d’entre elles, ont pu fauter dans les années 2000.
    Mais ont- elles été les seules ? Et les régulateurs et les agences de notation qui n’ont rien vu venir et les états qui ont laissé faire….
    Au milieu des années 2000, la BRI n’incitait-elle pas les banques à la titrisation en argumentant : diminuer la taille de votre bilan, vous consommerez moins de fonds propres.
    Un des gardiens du temple encourageait donc à utiliser sans modération une technique qui, dévoyée, allait être à l’origine de la crise financière la plus grave depuis la grande dépression des années 20.
    A la base de la vigueur économique, il y a la confiance : la régulation pratiquée de manière excessive et combinée au « bail in » nourrit son contraire.
    Le trop est l’ennemi du bien : la régulation bancaire européenne actuelle en est une parfaite illustration.
    Une Europe qui se cherche un second souffle (Brexit, un ancien président de la Commission Européenne qui monnaye son expérience auprès d’une des banques parmi les plus sulfureuses pendant la crise de 2008,…) et qui se complet dans les « Autorités » de toute sorte et le foisonnement de textes règlementaires : toute « Autorité » doit justifier son existence par une publication incessante au détriment de la clarté et de l’efficacité.
    Messieurs les dirigeants des grandes banques, vous avez un devoir de résistance ; vous n’êtes pas responsables, non plus que vos établissements, de tous les maux économiques actuels.
    Vos marges sont déjà rognées par la déflation entrainée par des politiques budgétaires inappropriées dont vous n’êtes en rien responsables : vous n’avez pas, en plus, à supporter de mises au pilori régulières qui nourrissent la défiance et fragilisent tout un secteur.
    Le régulateur doit retrouver modération et sérénité ; surveiller, certes, mais sans méthode inquisitoire ou l’effet provoqué sera à l’inverse de l’effet recherché. »

    Eric MENA 10 08 2016
    emena@wanadoo.fr

    Reply
  2. Eric MENA

    Mon petit billet revu et complété.
    « Une chronique limpide de Patrick ARTUS dans les échos du lundi 1er août égrène les errements économiques de l’Union Européenne en trois points :
    Le dogme du déficit budgétaire, limité à 3 % du PIB, appliqué de manière brutale en 2010 qui a asphyxié la croissance à l’intérieur de l’Union, l’apport de liquidités (Quantitative Easing) mis en œuvre de manière tardive au risque d’alimenter une nouvelle bulle financière et, enfin, une régulation bancaire appliquée de manière outrancière.
    Je laisse aux économistes le soin de développer les deux premières analyses, je vais m’attacher à livrer quelques commentaires sur la dernière.
    Je ne représente que moi-même avec quelques trente années d’expérience professionnelle en tant qu’auditeur et notamment auditeur de banques.
    Nous avons tous appris que la vigueur d’une économie dépend notamment d’établissements financiers robustes, d’épargnants confiants et que la déflation (baisse de valeur des actifs) est le pire des maux économiques.
    Actuellement, nous avons la déflation et l’Union Européenne prend le risque de contribuer, par des actions inappropriées, à faire vaciller certaines banques d’Etats fondateurs (Italie, Allemagne).
    Autant, l’action de l’Union Européenne est légitime en termes de surveillance, de supervision et de résolution de crise bancaire ; autant, la publication tous les deux ans de stress tests au titre d’une prétendue transparence est dangereuse : mettre à l’index certaines banques entraine la défiance des épargnants, par ailleurs, nourrie par le « bail-in ».
    De plus, quel acteur économique résisterait à la publication continuelle de tests de résistance à des paramètres de crise ?
    Arcelor Mittal et les géants de l’acier face à la chute des cours et à une croissance mondiale en berne ;
    L’industrie pétrolière face à la chute des cours ;
    Le transport aérien et la recrudescence d’actes terroristes ;
    Et Uber qui a dû renoncer en partie au marché chinois face à un concurrent local résistant ;
    Même Apple, face à sa dépendance à l’iPhone.
    Certes, les banques ou, tout du moins, certaines d’entre elles essentiellement américaines, ont pu fauter dans les années 2000.
    Mais ont- elles été les seules ? Et les régulateurs et les agences de notation qui n’ont rien vu venir et les états qui ont laissé faire….
    Au milieu des années 2000, la BRI n’incitait-elle pas les banques à la titrisation en argumentant : diminuer la taille de votre bilan, vous consommerez moins de fonds propres.
    Un des gardiens du temple encourageait donc à utiliser sans modération une technique qui, dévoyée, allait être à l’origine de la crise financière la plus grave depuis la grande dépression des années 20.
    A la base d’une économie saine, il y a la confiance : la régulation pratiquée de manière excessive, combinée au « bail-in », nourrit son contraire.
    Le trop est l’ennemi du bien : la régulation bancaire européenne actuelle en est une parfaite illustration.
    Plus fondamentalement, une Europe qui cherche un second souffle (Brexit, un ancien président de la Commission Européenne qui monnaye son expérience auprès d’une des banques parmi les plus sulfureuses pendant la dernière crise,…) et compense avec des « Autorités » de toute sorte qui, par nature, doivent justifier leur existence par une publication incessante de normes et de textes au détriment de la clarté et de l’efficacité.
    Messieurs les dirigeants des grandes banques européennes, vous avez un devoir de résistance.
    Vos marges sont déjà rognées par la déflation entrainée par des politiques budgétaires inappropriées dont vous n’êtes en rien responsables : vous n’avez pas, en plus, à supporter de mises à l’index régulières qui nourrissent la défiance et fragilisent un secteur fondamental pour l’économie.
    Les régulateurs doivent retrouver modération et sérénité ; surveiller, certes, mais sans méthode inquisitoire ou bien, l’effet provoqué sera à l’inverse de l’effet recherché.
    Oui à la supervision unique et aux mécanismes de résolution de crise ; non à l’empilement de normes, de textes réglementaires et de nouvelles exigences continuelles qui ont déjà eu pour effet de favoriser la banque d’investissement américaine face à nos banques européennes.
    Oui à une supervision dynamique qui définit un cadre clair et stable et qui favorise, en cas de difficulté pour un établissement financier, des solutions stratégiques dans l’intérêt des contribuables, des déposants, du secteur et de l’Europe et non aux propositions formulées à la « va vite » qui ont amené le gouverneur de la Banque de France, lors des 23° rencontres parlementaires sur l’ Epargne le 29 janvier 2014, a qualifié « les idées mises sur la table par le commissaire Barnier d’irresponsables et (de) contraires aux intérêts de l’économie européenne ». »

    Eric MENA 11 08 2016
    emena@wanadoo.fr

    Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *