Passer d’une aristocratie des diplômes à une démocratie des talents

En 2013, j’avais déjà écrit un billet sur ce thème en regrettant amèrement que l’ascenseur social ne fonctionnait plus dans notre pays.

6 années plus tard, en plein mouvement des gilets jaunes qui cristallise aussi le rejet des élites, je dois avouer que mon diagnostic n’a guère évolué et j’ai même le sentiment que la situation s’est encore dégradée sur la période.
Que s’est-il passé pour que nous soyons arrivés à un point où le rejet de nos leaders n’a jamais été aussi exacerbé en France ?

Naguère, la France s’appuyait sur un système scolaire qui lui permettait très en amont d’identifier des aptitudes particulières chez certains jeunes collégiens et les enseignants jouaient leur rôle de détecteurs de talents. Certes, cet environnement n’était pas optimal et beaucoup restaient au bord du chemin mais j’avais l’impression à l’époque que chacun pouvait réussir. Et cela a été un puissant moteur de motivation pour moi qui n’était pas issu d’un milieu favorisé.

Ainsi, je me souviens quand j’étais jeune étudiant des portraits de dirigeants de grandes entreprises que réalisait l’Expansion et qui me paraissaient inaccessibles. Et je découvrais avec étonnement, mais avec une immense satisfaction, que tel grand patron était fils de boulanger, de cheminot, de douanier ou d’épicier et cela m’avait convaincu qu’en France la réussite était possible pour chacun d’entre nous. Ce phénomène a duré plusieurs décennies et était qualifié de « méritocratie républicaine » et « d’ascenseur social ». Ainsi après les 30 glorieuses économiques (1945-1975) émergeaient les 30 « reconnaissances sociales » si on pouvait ainsi les qualifier.

Mais que s’est-il passé à partir des années 2000 en France ? Pourquoi l’ascenseur social s’est-il mis brutalement à l’arrêt contrairement à ce qu’affirment encore aujourd’hui nos élites ?

Tout d’abord, première observation, ceux et celles qui ont bénéficié de l’ascenseur social ont poussé leurs propres enfants à faire les meilleures études possibles, ce qui est compréhensible. J’ai eu l’occasion d’échanger sur ce sujet avec Raymond Lévy, aujourd’hui décédé, et qui fut un grand serviteur de l’Etat et un grand chef d’entreprise (Usinor, Renault…). Nous étions en désaccord sur ce sujet alors que lui-même, fils d’épicier, avait fait l’X et le Corps des Mines. Mais il souriait quand je lui disais que ses 4 enfants avaient fait l’X aussi sans exception et ainsi que 5 de ses petits enfants ! De quoi déjà nous interpeller il me semble.

Second élément : l’éclat économique de notre pays se patine année après année et le réflexe d’un repli sur soi est devenu très puissant. On se protège d’abord soi-même, ensuite les siens et enfin ceux et celles du même sérail : on exclut tous les autres ! N’est-il pas surprenant que dans tous les secteurs d’activité en France, sans exception (médecin, avocat, médias, acteur-réalisateur, chanteur ou même écrivain…), on retrouve régulièrement les « fils ou filles de ». Difficile de se faire une place dans un tel contexte.

Par ailleurs, avec le « bac pour tous » (belle idée à l’origine), notre système scolaire s’est contorsionné de telle sorte que ceux qui veulent réaliser des études brillantes commencent dès le collège à enchainer les cours de soutien pour avoir plusieurs années d’avance sur les programmes. Notre simple bachelier a donc peu de chance de performer post bac d’autant que les parents lâchent prise très vite devant la complexité croissante des programmes et des matières. Vive le marché lucratif des cours de soutien et des multiples concours qui vous font débourser plusieurs centaines d’euros pour une simple inscription…

La médiocratie nous guette

La méritocratie est donc mise à mal et la médiocratie nous guette.

La médiocratie ne signifie pas bien sûr que nos diplômés sont d’un médiocre niveau. Elle sous-entend simplement qu’un nombre croissant de jeunes talents s’est perdu sur le chemin arpenté des études et que le terrain de jeux des hautes études est réservé à quelques-uns. Ajoutons aussi, pour aller plus loin sur l’exclusion, que les stages constituent là encore une autre forme, moins connue, de discrimination, car difficile de trouver un très beau stage rémunéré sans appuis solides…

Plus que jamais, la machine à reproduire les élites s’est emballée dans notre pays à un rythme d’autant plus élevé que la dureté de la conjoncture exacerbe les excès d’individualisme.

Agissons donc très vite ; les exemples d’ouvertures des grandes écoles à la diversité doivent être massivement reproduits à grande échelle et l’Université doit accélérer sa mutation.

Par ailleurs, je suis aussi convaincu que face à un tel constat, les entreprises devraient diversifier les process de recrutement en les axant davantage sur la détection de potentiels et talents mais aussi d’énergie positive en oubliant les classiques CV universitaires.

A lire aussi

3 Commentaires

  1. david

    Bonjour,

    Je trouve votre billet très intéressant et j’apprécie particulièrement le titre.

    Pour ma part, d’un point de vue culturel, je trouve que le modèle français favorise la mise en place d’un conformisme qui amène la création de concepts tels que « les voies royales ». Loin de remettre en cause la qualité de certaines formations, nous avons une fâcheuse tendance à vouloir homogénéiser et à catégoriser les façons de faire, d’être et de penser.

    Dans le cadre de mes études, j’ai eu l’opportunité de faire un stage à Londres, en Marketing/ Business Développement, dans une très belle multinationale Clermontoise (d’ailleurs je suis d’accord avec vous sur la capacité à pouvoir trouver un stage).
    Ce que je retiens toujours, 20 ans après, c’est la diversité de l’équipe et plus particulièrement en terme de parcours de formation (Une de jeunes collègues récemment embauchée avait un parcours académique littéraire).
    Je crois que c’est l’un des avantages du modèle anglosaxon : le recrutement est plus centré sur la personne, les centres d’intérêts et les activités extra-professionnelles.

    Je suis convaincu que l’envie et la passion sont parfois plus bénéfiques que le parcours universitaire et je vous rejoins sur les processus de recrutement qu’ils seraient parfois nécessaire de modifier.

    Nombre de grandes entreprises avaient des grilles de salaires et de postes en fonction du parcours et des écoles….une sorte de conformisme à la française. Je constate que ce phénomène (attachement au diplôme) est beaucoup moins vrai dans les PME avec des chefs d’entreprise, en place, qui se sont construits par eux-mêmes. Ils peuvent recruter des personnes qui ont des convictions et qui portent un projet en priorité.

    Il existe, à mon avis, un autre phénomène en France que je qualifierai de « plafond de verre ». La méritocratie s’acquiert souvent avec l’âge et l’expérience. L’évolution de notre société et l’impact de la digitalisation sur notre environnement vont, de facto, faire évoluer les choses. Marc Zuckenberg disait « quand on est jeune, les gens expérimentés nous reprochent notre manque d’expérience ». Il a créée son réseau social, mondialement connu, à 19 ans. Cette manière d’agir peut bloquer des d’initiatives et pour une nouvelle fois citer le jeune patron américain il a également déclaré « lorsque je regarde mes amis PDG, la seule différence que je vois entre les entreprises qui deviennent exceptionnelles et celles qui deviennent simplement bien réside dans la confiance en eux de pouvoir recruter des personnes meilleures qu’eux ».

    Il faut casser les codes pour pouvoir se remettre en cause et je suis ravi de voir que Marguerite Berard est en train d’en changer chez son nouvel employeur.

    Dernier point, notre système éducatif tend à « homogénéiser » les enfants dès le plus jeune âge. Quel regret de voir l’évolution du système de notation, de constater des carences au niveau des orientations. Cette manière de faire dégrade à mon avis la notion « d’ascenseur social » et amplifie le phénomène de « continuité familiale », où l’on souhaite a minima vouloir reproduire le même schéma de formation pour nos enfants. Et c’est aussi dans ce contexte que l’on apprécie de constater des changements : de plus en plus de notaires, de médecins, ….ne sont plus « des fils/ filles de ». De plus l’héritage familial n’est pas toujours synonyme de compétences.

    Quelque soit l’âge, les choses importantes sont la capacité d’adaptation et l’ouverture d’esprit…..et çà c’est une forme de talents.

    Au plaisir d’échanger avec vous, bon week-end.

    David

    Reply
  2. David

    Bonsoir,
    Le sujet de votre billet est très intéressant. J’apprécie beaucoup le titre.

    Pour ma part, je trouve que le modèle éducatif français développe une sorte de conformisme qui ne fait qu’accentuer, in fine, un dualisme. Les « voies royales » confortent donc leur bel avenir.

    Comme vous l’évoquez dans votre article, il est nécessaire d’accélérer la mutation de nos écoles et de nos universités. Nous devons favoriser la diversité pour faire évoluer nos façons de faire, d’être et de penser. Il y a une quinzaine d’années, Richard Descoings a fait courageusement ce choix pour faire évoluer Sciences Po.

    Je crois aussi que les nouvelles technologies font évoluer notre système et que certains concepts aristocratiques (des évolutions basées généralement sur l’âge et l’expérience), vont laisser place à une démocratie de talents. Marc Zuckenberg disait « quand on est jeune, les gens expérimentés nous reprochent notre manque d’expérience ». Il a créée Facebook à 19 ans.

    Des choix innovants (le recrutement par exemple) nous permettent d’avancer.
    Je suis ravi de voir que :
    – Marguerite Bérard soit en train de « casser les codes » chez son nouvel employeur,
    – Le système de recrutement anglo-saxon soit plus axé sur les centres d’intérêts et les expériences extra-professionnelles.

    L’envie et la passion sont parfois plus favorables que le diplôme. C’est comme dans le sport, le « mental » peut faire la différence parfois.

    Heureusement l’ascenseur social existe encore et les choses changent, par exemple, dans le notariat, la médecine…où l’on a pu constater que parfois l’héritage familial n’était pas toujours synonyme de talents.

    Ouverture d’esprit et capacité d’adaptation ! C’est le plus important.

    Au plaisir d’échanger avec vous.

    David

    Reply
  3. Benoit Christophe

    Bonjour Daniel

    Que ce diagnostic est pertinent ..

    Je me retrouve totalement à titre personnel sur la description de l’ascenseur social ,

    Issu d’un quartier défavorisé,d’une famille de 6 enfants avec un père ouvrier et accessoirement militant syndical à la SNCF,j’ai pu en effet avoir la chance de rejoindre ce wagon de la meritocratie républicaine parce que oui la réussite était possible si elle était portée par une forte motivation,mais aussi par la rencontre d’enseignants et professeurs de grande qualité.
    Oui bien sûr l’’ouverture à la diversité doit s’intensifier ( handicap compris) ,et les recrutements sortir un peu plus du cadre si l’ on souhaite sortir de cette situation de médiocratie décrite.
    Le chemin paraît parfois long et sineux pour y parvenir mais faisons le avec détermination .

    Amicalement

    Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *